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UNE FEMME DE SUBSTANCES

Christiane Ayotte ne remet pas de médailles aux athlètes, mais elle peut les leur enlever. Portrait d’une femme qui aime ses Jeux propres.

Texte : ROBERT FROSI

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Dans les locaux de Pointe-Claire de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), à l’ouest de l’île de Montréal, nulle trace d’une quelconque loupe ou d’une pipe encore fumante. Pourtant, l’un des plus fins limiers de l’antidopage mondial travaille dans ce laboratoire accrédité par le Comité international olympique, et où ont lieu les tests prévus par le programme antidopage du baseball majeur. Depuis plus de 20 ans, Christiane Ayotte traque les dopés du monde du sport tel un Sherlock Holmes des microscopes. Pour Vincent, son fils de 17 ans, et Alex, sa fille de 14 ans, elle est « celle qui se bat contre les méchants ».

Véritable capharnaüm, le bureau de cette femme parmi les plus craintes de la planète sport évoque un départ de marathon et ses 30 000 coureurs. Dans l’antichambre attendent un trio de Chinois, tout dépités parce que leur championne d’haltérophilie vient de tomber dans les mailles de la redoutable « détective » (voir la page 3). D’un côté, des classeurs contiennent les dossiers des épinglés, les Johnson, Sotomayor, Mitchell… Sur les étagères, on retrouve, pêle-mêle, une vieille radio reçue en cadeau pour souligner le doctorat que Christiane Ayotte a obtenu en 1983, en chimie organique ; une plaque soulignant son titre de Scientifique de l’année 1999, décerné par Radio-Canada ; et même, ironie suprême, un trophée remis par une société de culturisme. « Je ferai le ménage bientôt, quand j’aurai le temps », me lance la chercheuse, sans vraiment y croire.

Christiane Ayotte vous parle de chimie fondamentale comme si vous étiez dans la cuisine de sœur Angèle, pédagogue au possible et passionnée comme pas deux, n’hésitant pas à s’arrêter et à revenir en arrière si elle vous sent perdu. Son rapport intime au monde des éprouvettes n’a rien d’étonnant : son père était un biochimiste émérite, la maison familiale, un véritable laboratoire. « On avait des microscopes partout, on faisait des expériences en famille, c’est pourquoi on est tous des scientifiques aujourd’hui. »

C’est toutefois un hasard qui l’a amenée à l’antidopage. L’INRS l’avait accueillie pour qu’elle fasse des recherches sur les polluants de l’environnement, puis on lui a demandé de réfléchir à des tests applicables au monde du sport. « C’était pour moi le même puzzle à reconstituer. » Le départ de la course de fond de Christiane Ayotte a vraiment été donné après les Jeux panaméricains de Caracas en 1983, véritable hécatombe pour les athlètes canadiens pris dans les mailles de l’antidopage. Les Américains, avertis de la mise sur pied des premiers contrôles, ont boycotté ces jeux.

« C’est à partir de ce scandale que le gouvernement canadien m’a demandé de mettre au point un test de dépistage en vue des Jeux olympiques de Los Angeles. Je me souviens même de mes deux premiers "positifs", qui ont permis d’évaluer la fiabilité de mes tests, deux haltérophiles, [Terry] Hadlow et [Luc] Chagnon. »

Ce succès scientifique a amené la chercheuse à faire un examen de conscience. « Après la joie de voir mon test dépasser le stade de l’expérimentation, j’ai fait un effroyable constat et je me suis exclamée : "Mais ce sont des athlètes, des jeunes, une carrière terminée !" Ce n’est pas que j’avais des regrets, que je remettais en question le fruit de mon travail, mais plutôt que je ne m’étais pas interrogée sur tout ce milieu. Je ne voulais pas me contenter de la réponse facile, [qui est] : "Ce sont des tricheurs, tant pis pour eux !" Je voulais plutôt me pencher sur tout cet environnement qui amène l’athlète à poser des gestes répréhensibles. »

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