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SÃO PAULO: CAPHARNAÜM INC.  (p. 2)
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La cinéaste Anna Muylaert, avec qui je déjeune, se contente de hausser les épaules lorsque je soulève la question des mesures de sécurité. Dans plusieurs édifices à bureaux, il faut tendre une carte d'identité pour entrer ; des clôtures et grilles électriques ceinturent les propriétés ; et les riches Brésiliens engagent des gardes du corps pour décourager les kidnappeurs. « On s'habitue », m'assure Anna, qui a elle-même survécu à un détournement de voiture et à un braquage à domicile. Elle vit avec ses enfants dans le quartier où elle a grandi, mais la ville, toujours plus affamée d'espace, pourrait finir par la chasser elle aussi. Les marteaux marquent le début de la journée et des tours coincent de toutes parts sa petite maison. « Mon voisinage constitue une ville dans la ville. C'est ici que je fais tout. Je sais à peine ce qui se passe dans le reste de São Paulo », confie-t-elle.

Saisissant avec joie l'occasion d'aller explorer à pied un coin de la ville, je m'aventure dans son quartier de Vila Madelena, très « artiste ». Mon guide, la journaliste Cristina Ramalho, y voit un foyer du style contemporain de São Paulo. « Il y a 10 ou 15 ans, nos magasins n'accordaient pas d'importance à la culture locale. Seules les importations d'Europe et des États-Unis étaient valorisées. Mais de plus en plus, les matériaux et l'imagination brésilienne combinent à la fois les formes modernes et traditionnelles », m'explique-t-elle. Les magasins et studios transforment de vieilles maisons en aires ouvertes, en lofts au plancher carrelé où l'on vend des produits éclectiques. Les boîtes d'allumettes sont décorées de paillettes et de saints ; on a incorporé aux bijoux hyper-tendance des coquillages et billes de verre coloré ; les coussins crochetés sont ornés de motifs géométriques modernes. En apercevant un article unique, comme la très sexy chaise basse chromée et au tissu à motif floral rouge vif du designer Marcus Ferreira, Cristina déclare : « Tout à fait brésilien. »

Je reconnais ce style dans les rues de Jardins, un quartier très en vogue. Chez Alameda Gabriel Monteira da Silva, Etel fabrique des fournitures et accessoires d'ameublement domestique « écologiques » composés de bois exotique et de tissus naturels. Rua Oscar Freire, des boutiques comme Rosa Chá, avec ses bikinis et ses vêtements féminins, et comme Forum, qui adhère aux lignes nettes et simples du couturier Tufi Duek et de l'architecte Isay Weinfeld, font aussi dans le ton.

Ces allées commerciales sont des plus agréables à arpenter quand on a des dollars étrangers en poche. Mais leurs étalages demeurent inaccessibles à la plupart des résidants. Pour me le rappeler, il y a ces voitures avec chauffeur qui empruntent l'entrée circulaire de la boutique la plus huppée de São Paulo, Daslu, véritable microcosme. La boutique, qui a ouvert ses portes il y a 45 ans dans une petite maison, occupe maintenant plus de 10 000 mètres carrés. Cependant, une tentative de modification de zonage destinée à réglementer le désordre urbain ambiant pourrait chasser Daslu du quartier résidentiel où elle a pignon sur rue. « C'est le prix du succès », gémit la propriétaire de deuxième génération, Eliana Tranchesi, dans le New York Times. Interrogée sur l'évolution de sa ville, elle me répond : « Les lois existantes ont été conçues pour la ville telle qu'elle existait il y a 30 ans. São Paulo a changé depuis. Et aujourd'hui, on fait tous les changements qui n'ont pas été pratiqués durant ces années. »

Avec ses pantalons cargo griffés et sa montre en or bien en évidence, Eliana Tranchesi ne cadre pas avec l'idée qu'on se fait d'un Robin des Bois moderne. Pourtant elle soutient des programmes de santé et de garderie sur les lieux de travail pour les employés d'entretien du magasin. Elle trouve injuste qu'on vende des chaussures à un prix qui équivaut au salaire annuel d'un ouvrier. « Je ne suis pas d'accord avec la plupart des choses que nous faisons dans notre pays. Je n'aime pas qu'il y ait différentes classes sociales », déclare cette impénitente adepte de la mode. Tout autour de moi, dans la salle d'essayage, des femmes paradent à demi nues dans les dernières créations de Versace et Dolce & Gabbana. Ça frôle le surréalisme.

En dehors de ces hautes sphères, les expériences agréables ne manquent pas. Il suffit de faire un pèlerinage au SESC Pompéia, un centre communautaire du nord de la ville dessiné par l'architecte Lina Bo Bardi, pour voir des vieillards et des familles flâner, manger à la cafétéria, profiter de la piscine et du solarium, déambuler dans les studios, les galeries et la bibliothèque. Au Parque do Ibirapuera, une oasis façon Central Park, on trouve des musées, un planétarium, des lacs mouchetés d'oiseaux. Les gens y dégustent leur crème glacée, grugent un épi de maïs ou une brochette de viande grasse. Ils ont l'air heureux. La vie est belle.

Par un chaud après-midi, sur la terrasse panoramique de l'hôtel Unique, je suis captivée par un groupe affalé sur de petits îlots rembourrés et blaguant en portugais. Après s'être fait lancer à l'eau par ses copains, une femme en bikini blanc ajuste d'un naturel bon enfant ses tongs délicats, essore sa chevelure parsemée de mèches blondes et accepte une bière locale Bohemia en guise d'excuse.

Enfin, à ma dernière journée à São Paulo, comme je profite du peu de temps qui me reste pour m'alanguir une dernière fois au bord de la piscine, une séance de photographie est en cours. Je cligne des yeux, un instant convaincue que le groupe d'il y a quelques jours était une équipe de mannequins. Mais non, la femme assise dans la chaise flottante est trop mince, trop blonde. C'est impossible voyons, elle sirote un truc jaune vif dans un verre de martini géant et lorsqu'elle se lève, son bikini blanc couvre tout son derrière. Réagissant aux ordres en anglais du photographe, elle remet en place son chapeau à bords flottants et prend une pose typique des revues de mode. Je ressens alors une tristesse indicible. Le chaos, le bruit, ce parfum de monde à l'envers qui avait imprégné ma semaine au Brésil s'est évanoui ; il ne reste plus que la chaleur. [ ]

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