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CAPHARNAÜM INC.
Notre journaliste se lance dans les filets de São Paulo la mégalo. Au rendez-vous, couleurs éclatantes, architecture de génie et style à gogo. Ébouriffant.
Texte: MARIE BELMONT
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En voyant entrer cette femme coiffée d'oreilles de lapin en satin noir, je me dis que São Paulo est fantastique. Je suis perchée au bar du nouvel hôtel Unique, lorsque cette beauté auréolée, montée sur de longues jambes effilées, prend place à mes côtés. Tandis que son compagnon vêtu d'un smoking leur commande du champagne, elle papillonne dans cette salle à manger bondée ; puis ils se dirigent vers la terrasse entourant la piscine. Deux femmes en bustier et jupe de cuir viennent les remplacer en bavardant en japonais et en portugais dans leur cellulaire.
Depuis un moment, le Brésil se retrouve sur l'écran radar du voyageur averti. Emboîtant le pas à Gisele Bündchen, les mannequins amazoniens prennent d'assaut les passerelles. Les réalisations d'architectes et urbanistes de São Paulo tels qu'Isay Weinfeld et les frères Campana créent un engouement international. Semaine annuelle de la mode, biennale artistique florissante, éclosion de nouveaux hôtels cinq-étoiles : pas de doute, le goût du chic est dans l'air.
Mais l'énergie qui fait tourner cette ville ne suit pas les préceptes du cool dictés par les revues-évangiles au papier glacé. La ville est trop chaotique pour ça : si Rio est un noceur décontracté, São Paulo est le grand frère qui trime dur pour gagner sa vie. En réalité, son énergie provient de sa combustion interne, nourrie par la vibration palpable du soleil et par près de 20 millions de personnes qui se démènent au cur d'une métropole complexe et fascinante. Pourtant, les habitants de cette ville, l'une des plus grandes de la planète, semblent surpris de voir le monde entier à leur porte et me posent toujours la même question : pourquoi n'êtes-vous pas plutôt allée à Rio ?
Pour n'importe quel mordu de la vie urbaine, une suite en coin juchée au 23e étage du nouveau Grand Hyatt à Morumbi un centre d'affaires gravitant autour de la structure technologique la plus évoluée de la ville offre une vue stupéfiante. C'est Manhattan multiplié par 10, avec des gratte-ciel qui s'étendent sur près de 8 000 kilomètres carrés. Une brume de pollution fait miroiter la métropole comme un mirage. Même chose pour les énormes montagnes de déchets aperçues de la fenêtre du taxi qui m'amène de l'aéroport au centre de la ville. Sur le chemin du retour, les yeux bien ouverts, je comprendrai de quoi il s'agit : ce sont les cabanes en carton des favelas (bidonvilles illégaux) où vit au moins 20 % de la population. Sous les dehors rutilants de la modernité, la ville rejette ses pauvres.
La population urbaine est un enchevêtrement pittoresque et farfelu qui se retourne comme une véritable fourmilière. « Moitié New York, moitié New Delhi », affirme Gilberto Dimenstein, chroniqueur dans un journal local. La population est un mélange de Portugais, d'Africains, d'Indiens autochtones, de descendants d'Européens et de Japonais (c'est ici que vit la plus grande communauté japonaise hors Japonun bon million de personnes). La passion des Brésiliens pour le remodelage a donné naissance à un nombre infini d'ateliers de carrosserie et de cliniques de chirurgie esthétique. Tout cela provoque un concert de klaxons, de cris, de chants et de discussions enflammées. Ils aiment particulièrement parler de leur nouvelle mairesse, Marta Suplicy, une sociologue et ancienne sexologue à la télévision. On dirait une histoire sortie tout droit d'une telenovela (feuilleton télévisé), mais elle est tout ce qu'il y a de plus vrai.
Trop réel peut-être ; il manque un peu du lustre que peut offrir, disons, l'expérience d'un bon vieux voyage en Europe. Un après-midi pendant la semaine, je me rends à la Pinacoteca do Estado, un musée centenaire remarquablement restauré, dans le quartier Centro, et, seule, j'admire tranquillement une sculpture de Rodin. (Essayez d'en faire autant en plein été dans un musée parisien.) Le Centro est animé. Sur la grouillante voie piétonnière Itapetininga, les crieurs vendent aussi bien des passes de Metrô que des cartes d'appels, les commerçants offrent des tranches de pastèque ou percent des noix de coco. Dans les rues qui entourent la massive Catedral da Sé, on retrouve des lunettes de soleil et des CD de rap brésilien. Descendant sous la place bondée de la cathédrale, je file dans le Metrô jusqu'au bout, sortant au Memorial da América Latina, un monument encore plus radical que ne l'avait souhaité l'architecte brésilien Oscar Niemeyer. Autour de la main de béton maculée de sang, des enfants courent après un ballon de soccer et conduisent des trottinettes. Les passants défilent sans même jeter un regard au puissant symbole.
Ces excursions ne sont pas toujours faciles. Chaque fois que je demande mon chemin pour aller quelque part à pied au-delà de quelques coins de rue le jour, n'importe où la nuit on me répond gentiment que « ce n'est pas possible ». (À cause de la chaleur brûlante ou pour ma sécurité ?) Tout est à au moins une demi-heure de taxi, ce qui est un divertissement en soi. Les bouchons sont épiques et des vendeurs insistants offrent, d'auto en auto, des objets très populaires tels qu'ombrelles et parapluies. Le temps de franchir les quelques pâtés de maison séparant un musée d'un resto sur l'Avenida Paulista, je suffoque presque sous les émanations des véhicules blindés immobiles alignés le long de la rue en plus de subir le regard sévère des préposés armés.
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