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TOURNER LES COINS RONDS (p. 2)
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Si je devais mettre à jour la biographie de Cardinal, le dénouement de l'affaire du Smithsonian ne serait pas qu'une histoire d'échec et de victimisation à ajouter. J'y vois un homme chez qui il y a étonnamment peu de sentiments négatifs, et un musée en bandes sinueuses façon mésa, peut-être un meilleur édifice que ce que Cardinal aurait pu construire lui-même.
Au printemps dernier, alors qu'on posait les premières rangées de pierres calcaires le long de l'immense façade du NMAI, les poutres en porte-à-faux et les courbes caractéristiques de Cardinal étaient déjà apparentes. Quiconque verra les dessins architecturaux du NMAI ou l'édifice à un stade avancé arrivera à la même conclusion.
Quand l'architecte new-yorkais ayant remplacé Cardinal a été interrogé au sujet de la paternité du design final, la firme de James Stewart Polshek a répondu par cette déclaration écrite : « À la façon amérindienne, les ateliers de consultations et de conception tenus par le client ont bénéficié d'une collaboration extraordinaire qui a rehaussé le processus créatif et l'a mené à terme. Il n'y a pas de firme unique ou d'individu à qui revient exclusivement la réalisation de cet édifice singulier. » (Polshek a refusé d'accorder une interview pour les fins de cet article.)
Congédier un architecte récalcitrant est un geste bien différent de celui de lui nier la paternité de son uvre. Pourquoi tant de gens se sont-ils ligués contre l'architecte canadien ? Il s'est montré peu coopératif, et ce n'était pas la première fois. Au milieu des années 1990, Cardinal a contesté une proposition d'ajoutfaite par un autre architecteà son premier édifice important, l'église catholique romaine de St. Mary's, érigée en 1968 à Red Deer, en Alberta, en obtenant de la Cour fédérale du Canada une injonction sur la propriété intellectuelle. (Cardinal a fini par abandonner la poursuite parce qu'il ne pouvait pas assumer le million de dollars de frais judiciaires, et une modification fait maintenant ombrage à la porte centrale de l'église.) Le sort de deux autres des édifices les plus importants de Cardinal, le Grande Prairie Regional College (1976) et le Musée canadien des civilisations (1989) à Gatineau, est étrangement similaire au scandale du NMAI. Cardinal a failli perdre ces deux mandats lorsque ses patrons politiques ont été remplacés par d'autres moins disposés à lui donner carte blanche sur le contenu créatif comme il le désire.
Quand on lui soumet ces exemples, Cardinal admet avec lassitude : « Oui, j'ai déjà vécu tout ça. Il faut être fidèle à sa vision, parce qu'au bout du compte, c'est pour ça qu'on engage un vrai architecte. » D'autres pourraient soutenir qu'un « vrai architecte » est retenu pour réaliser un projet ambitieux selon les spécifications fourniesavec des contraintes de temps et d'argentet il est de notoriété publique qu'ils se font rares parmi les grands talents internationaux.
L'inauguration du NMAI sera-t-elle perçue comme l'ultime revanche de Cardinal ou plutôt comme le constat de son échec ? Les admirateurs de Cardinal vont prétendre que son uvre a toujours devancé la vague. Grâce à Frank Gehry et consorts, l'architecture récente célèbre les formes ondulées à la Cardinal. L'espace ouvert et l'assouplissement du rituel catholique romain dans l'église St. Mary's ont présagé la réforme liturgique de Vatican II. Plusieurs centres communautaires ont par la suite imité l'intégration d'une bibliothèque et d'un centre public dans son collège de Grande Prairie. Cardinal a prédit et anticipé la conception assistée par ordinateur, et sa firme a été la première de tout l'Ouest canadien à produire des dessins architecturaux entièrement informatisés. Cardinal a été écologiste bien avant que les stylistes proclament cette tendance. Le doyen des architectes américains, Philip Johnson, a affirmé que Cardinal est « l'architecte le plus intéressant du Canada ».
Pourtant son uvre n'a jamais eu la faveur des milieux universitaires, parce qu'il lui manque les références historiques et les justifications théoriques obscures qui isolent les architectes dans leurs tours d'ivoire. Quand j'enseignais l'architecture à l'Université Carleton dans les années 1980, tant les professeurs que les étudiants qualifiaient le Musée canadien des civilisations de « hot-dog géant ». Cardinal n'a toujours pas beaucoup de mandats commerciaux et n'a jamais construit d'édifice pour le secteur privé.
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