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TOURNER LES COINS RONDS
Considéré comme l'un des plus importants architectes canadiens, Douglas Cardinal n'est pas à l'abri de la controverse. Alors que s'élève à Washington le musée qui aurait dû constituer son chef-d'œuvre, il se fait tirer les vers du nez. Portrait d'un homme entier.

Texte: TREVOR BODDY

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« Qui c'est, cette statue d'Indien ? » se demande un journaliste distrait. Douglas Cardinal, la statue en question, se tient bien droit dans son complet ajusté qui contraste avec son rude faciès à la mâchoire anguleuse. La conférence se déroulant au Club Saint-Denis de Montréal, à l'occasion du dévoilement d'un projet de centre culturel cri conçu par Cardinal pour une nouvelle agglomération du centre du Québec, tire à sa fin. Il est surprenant que l'architecte de sang pied-noir né en Alberta retienne si peu l'attention, alors que l'Organisation des Nations Unies a décerné deux prix de mérite pour sa conception de l'ensemble de la ville d'Oujé-Bougoumou. Raide devant une maquette du centre culturel, l'architecte semble se résigner à un rôle quasi symbolique. Durant une pause, il me souffle à l'oreille : « Je suis ici pour qu'on m'y remarque. »

Il y a trois ans que je n'avais vu Douglas Cardinal, que j'ai pourtant bien connu à une certaine époque–j'ai signé une biographie critique sur l'homme et son œuvre à la fin des années 1980. Je remarque qu'il a vieilli. Ses arcades sourcilières sont plus prononcées ; ses cheveux, plus fins et plus gris. « Vous savez, quand j'ai dit aux bonnes sœurs que je voulais devenir architecte, je ne m'étais jamais imaginé que je passerais autant de temps à faire des collectes et de la promotion », me confie ce diplômé d'un internat catholique. « J'ai recueilli des millions pour le National Museum of the American Indian, du moins jusqu'à ce qu'ils me mettent à la porte », affirme-t-il.

De l'avis de plusieurs, la perte de ce mandat, en 1998, était moins choquante que le fait même qu'il l'ait obtenu. Cinq ans plus tôt, Cardinal avait surpris le monde fortement compétitif de l'architecture muséale en arrachant à l'Institut Smithsonian de Washington le mandat de construire son National Museum of the American Indian, une « bagatelle » de quelque 24 000 mètres carrés. Reconnu au Canada pour son ondulant Musée canadien des civilisations situé à Gatineau, au Québec, Douglas Cardinal était pratiquement ignoré aux États-Unis. On lui a attribué le contrat de 199 millions de dollars américains sur la foi de son succès en milieu autochtone, notamment dans le projet de construction d'un collège des beaux-arts autochtones au Nouveau-Mexique. Le prestigieux NMAI allait devenir pour Cardinal ce que le musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne, avait été pour l'architecte Frank Gehry. Un temps, Cardinal brilla sous les projecteurs, frayant avec des mécènes comme Nelson Rockefeller, Jane Fonda et Ted Turner.

Cinq ans plus tard, Cardinal a scandalisé son client comme ses collègues lorsque son bureau d'Ottawa a refusé de fournir les croquis architecturaux à un stade avancé de la conception. Ce geste spectaculaire a alimenté un conflit à propos des honoraires et du contrôle créatif qui durait depuis la nomination, au milieu du projet, d'un nouveau directeur du musée. Depuis ce temps, les gens du Smithsonian refusent obstinément à Cardinal toute reconnaissance sur la construction de l'édifice dont l'ouverture est prévue pour septembre 2004. Sur la liste officielle des crédits pour la construction du NMAI, la firme de Cardinal occupe le tout dernier rang, derrière les consultants en ethnobotanique, les ingénieurs en électricité et la personne à qui on doit les tapisseries du hall d'entrée.

Plus tard, Cardinal a contesté son congédiement en publiant sur le site Web de sa firme une longue justification de 134 pages intitulée « Les falsifications du Smithsonian ». L'auguste institution n'a pas apprécié. « Monsieur Cardinal, lui a reproché un responsable exaspéré, à Washington, une telle chose ne se fait pas. »

Cardinal affirme sans ambages : « On me reléguait dans un ghetto. Parce que je suis amérindien, ils se sont servis de moi à leurs propres fins pour ensuite utiliser contre moi cette même identité en soutenant que je n'avais ni l'envergure technique ni les outils de gestion nécessaires pour terminer le projet. » Lorsque j'ai rapporté ces commentaires à Thomas Sweeney, le directeur des relations publiques, et à Duane Blue Spruce, superviseur des installations, deux anciens collègues de Cardinal au NMAI, on m'a répondu laconiquement : « Monsieur Cardinal a contribué à un plan schématique du NMAI. » La consigne du silence imposée par leur employeur sur l'affaire Cardinal tient donc toujours.

Cardinal a perdu le mandat quelques mois seulement avant d'encaisser son premier chèque de pension de vieillesse. Pour n'importe qui d'autre, cela aurait signifié la fin ignominieuse d'une brillante carrière. Pourtant, Cardinal n'a pas manifesté la juste colère à laquelle je m'attendais. Voilà plutôt un professionnel de 69 ans qui profite d'une vie heureuse avec sa quatrième épouse et ses deux bambins (en plus de six autres enfants) et qui mène une florissante carrière d'architecte. Mais le contrecoup de l'affaire du NMAI sur sa réputation et ses finances affecte encore Cardinal et sa famille. « Je n'ai jamais arrêté, explique-t-il, bien que ça aurait été plus facile, et il m'a fallu cinq ans pour rembourser mes dettes jusqu'au dernier sou. » Cette situation l'a contraint à vivre sans marge de crédit et à se restreindre constamment pour arriver à payer ses employés et à honorer ses obligations financières.

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