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LA JEUNESSE À TOUT PRIX
Texte: ALLEN ABEL
Avec une précision à donner froid dans le dos, le docteur Stephen Mulholland, à l'aide d'une seringue hypodermique, injecte dans le front d'une femme d'âge mûr un liquide translucide provenant d'une bactérie qui, en plus grande quantité, pourrait la rendre très malade, sinon la tuer.
Le but de l'exercice ? Paralyser les muscles faciaux afin de rendre impossibles froncement des sourcils et plissement des yeux - et effacer du même coup les rides qui en résultent.
« Les gens viennent me voir en disant "J'ai des problèmes conjugaux : le Botox va arranger ça". Ou encore "Je veux cette promotion : le Botox va augmenter mes chances" », raconte le plasticien en injectant une autre dose de Clostridium botulinum.
«Vous savez, le Botox efface les plis entre les sourcils, mais ça ne règle pas tous les problèmes.»
Rare moment de lucidité au cours d’un week-end, en janvier dernier, où le docteur Mulholland et bien d’autres, armés de seringues, de pommades, de cures et d’implants divers, se sont efforcés de vendre des rêves de jeunesse. C’était à Toronto, au salon New You 2002, la plus grande foire commerciale de lutte contre le vieillissement en Amérique du Nord. Le salon New You repose sur un principe assez simple tout pour échapper à son «bon vieux moi».
On le sait, la vieillesse n’est plus ce qu’elle était. Alors qu’elle a été vénérée, respectée, voire honorée, la voilà supplantée aujourd’hui par la quête de la jeunesse à tout prix. Sus aux rides, aux plis et aux signes du passage du temps.
Armés de scalpels, les chirurgiens plastiques du xxe siècle ont inventé le lifting, la lipectomie et... Cher. Et comme la médecine est devenue moins «interventionniste», on assiste à l’émergence des traitements chimiques de la diminution des rides le saint Graal de la cosmétologie.
Le docteur Mulholland, un ancien traumatologue de 41 ans, ex-hockeyeur des ligues mineures (l’un n’ayant pas nécessairement un lien avec l’autre), regarde passer la foule et laisse tomber: «Les gens recherchent la potion magique, celle qui rétablira l’harmonie entre l’intérieur et l’extérieur. Ils veulent afficher leur jeunesse intérieure sur leur visage.»
«Mais dites-moi, docteur, ça pose problème d’avoir l’air d’un être humain normal?»
«Ce sont des baby-boomers!, me répond-il. Ils veulent contrôler les moindres aspects de leur vie. Ils pensent vraiment que le processus normal de vieillissement, c’est pour les autres, pas pour eux.»
Au salon New You 2002, des dizaines de commerçants canadiens proposaient des produits cosmétiques comme le Wash ’n’ Wear Face, qui consiste à injecter des pigments minéraux dans la peau pour créer l’illusion permanente du maquillage (ombre à paupières, rouge à lèvres ou crayon à sourcils). La LumaLight est une lampe de poche à sept lentilles amovibles de teintes variées; sa lumière est censée soulager maux et symptômes divers, notamment les difficultés d’apprentissage, les douleurs et les malaises physiques indéterminés. Le Magnetic Beauty Mask, lui, ressemble à s’y méprendre à la muselière de Hannibal Lecter mais en mauve et était offert en promotion au salon au prix ridiculement bas de 95 $.
Vous en voulez encore ? De deux à quatre mois d’ingestion de comprimés ReviFace atténue (à ce qu’on dit) l’apparence des rides et des ridules. La crème LexLips, prétend-on, donne (avec le temps) des lèvres pulpeuses, irrésistible appel aux baisers. Dans le lot, on trouve également Oxygen Water («propre et d’un goût léger !»), le Tibetan Treatment («une très ancienne thérapie de réjuvénation») et la Magnetic Energy Cup («Magnétisez vos fluides Rechargez votre santé!»).
Un vendeur me tend un échantillon gratuit de Viacrème («pour que Vénus et Mars soient alignés»), à appliquer sur le sexe féminin deux à trois minutes avant les ébats conjugaux afin d’ouvrir la voie de l’oxyde nitrique menant à l’extase. Le bonimenteur me gratifie d’un commentaire dont j’aurais pu me passer allègrement: «Je peux vous assurer, me dit-il, que ma femme est très satisfaite. Elle utilise le produit tous les jours, que nous ayons des rapports sexuels ou non...»
Mais tout cela reste secondaire à côté des produits injectables, vedettes incontestées du New You 2002. Le Botox est perçu comme un miracle de la science tant par les utilisateurs (ça marche) que par les professionnels (ça ne dure pas très longtemps : les visites de rappel, nécessaires au bout de quelques mois, coûtent environ 400 $ chacune). D’ici 2006, les ventes devraient atteindre le milliard de dollars américains, soit trois fois le chiffre d’affaires de 2001.
Mais on injecte aussi du collagène, qui regonfle la peau au moyen de minuscules globules de sous-produits animaux (provenant de la vache ou du coq), ou des produits chimiques de synthèse Artecoll, Restylane, Hylaform, Zyderm ou autres. Ces produits font tous la même promesse: effacer, sans chirurgie, les ravages du temps pour procurer le visage idéal.
J’ai découvert que même les hommes de mon âge (et certains, plus vieux encore) peuvent y trouver leur compte. Au cours d’une démonstration, George Kouri, 58 ans, s’est soumis à une série d’injections au coin externe des yeux. (Il faudra quelques jours avant que l’effet soit visible.) Comme il portait un pardessus Versace, un complet Armani, une écharpe en pur cachemire et une montre Cartier, j’en ai déduit que c’est un homme sensible aux apparences. «Je n’ai pas d’objection à dépenser pour bien paraître, m’a-t-il confirmé. Si ce produit est efficace, j’y reviendrai sûrement. Pourquoi s’empêcher d’améliorer son apparence et se sentir mieux pour moins cher qu’une paire de chaussures?»
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