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NOIR BRÉSIL

Texte: STÉPHANE BAILLARGEON

Cette fille a été un cadeau du ciel. Comme la pluie qui tombait sur Salvador de Bahia en cet après-midi de mars.

Une ondée salvatrice, puisque la ville, autrement, ressemble au four de Dieu.

L'hiver tropical commençait, avec ses orages brusques et quotidiens.

J'étais dans le centre historique de l'ancienne capitale du Brésil, abrité sous le porche d'une maison coloniale.

Je regardais l'eau imiter les barreaux d'une immense prison quand j 'ai aperçu, de l'autre côté de la rue, l'enseigne d'un café-librairie.

Je n'ai couru que quelques mètres pour y arriver, et j 'étais trempé comme un poisson.

J’ai commandé un mélange de fruits exotiques et de lait de coco. Il n’y avait qu’un autre client, une jeune femme brune, longue et effilée. Elle s’appelait Bénédicte et elle était d’Aix-en-Provence. Elle faisait ici son terrain pour une maîtrise en anthropologie sur la capoeira, une forme de lutte et de danse d’origine africaine, très pratiquée au Brésil et de plus en plus ailleurs dans le monde. «À Bahia, la capoeira, c’est un combat pour la survie culturelle des Noirs, m’a-t-elle expliqué. On retrouve la même volonté d’affirmation des origines africaines dans la musique, les chants, les fêtes, la religion ou la cuisine.» Une spécialiste en herbe de la culture afro-brésilienne! Exactement la personne qu’il me fallait pour me servir de guide. Car cette ville de deux millions d’habitants suinte l’Afrique. Bahia, de son vrai nom São Salvador da Baía de Todos os Santos – Bahia de tous les Saints –, semble être une excroissance du continent noir. J’y étais précisément dans l’espoir d’en prendre le pouls, pendant une semaine.

L’Afrique, dans ma famille, on connaît. J’y ai passé mon enfance, dans les années 1960 et 1970, surtout au Cameroun et au Sénégal, où mon père enseignait. Grand voyageur, mon paternel m’avait averti avant mon départ pour Bahia: «Tu verras, Bahia, c’est l’Afrique, avec ses chants et ses danses, ses couleurs, ses plaisirs charnels, son rythme de vie ralenti.»

Et il avait raison, encore une fois.

Comme je l’ai vite appris, l’Afrique et Bahia sont liés par une histoire tragique. La culture du tabac et de la canne à sucre a assuré à Bahia une prospérité luxuriante, encore bien visible dans les magnifiques immeubles de la Cidade Alta, déclarée patrimoine mondial de l’Unesco. Mais cette opulence reposait sur l’esclavagisme. Les esclaves – les «pièces de Guinée», comme les appelaient les maîtres portugais –, plus de trois millions et demi de personnes, furent arrachés au Soudan, au Congo, à l’Angola actuels, du milieu du xvie siècle jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1888. Plus du tiers des «pièces», souvent simplement troquées contre du tabac, ne survivaient pas aux effroyables conditions de transport. Les autres pouvaient espérer subsister sept ans dans les champs et les mines, sous le fouet.

Partout dans la ville, on retrouve des traces de cette période. Par exemple, le Mercado Modelo, dans la ville basse, où les touristes achètent aujourd’hui des souvenirs, était à l’origine l’immense poste de douane où arrivaient les esclaves ; on a conservé, dans ses caves, un lieu de commémoration qui exsude encore le tragique. Comme tous les autres visiteurs, j’y ai gardé un long silence.

Comme le Brésil a drainé à lui seul le quart des Africains déplacés vers l’Amérique, on voit partout à Bahia les signes du métissage qui s’en est suivi. La nourriture vendue aux coins des rues ou dans les restaurants me rappelle ce que je mangeais, petit, à N’kongsamba ou à Dakar: l’acarajé, beignets de haricots cuits dans l’huile de dendê (palme); le vatapá, un fumet de poisson dans du lait de coco avec de la coriandre; le xim xim da galinha, poulet frit et crevettes. Une nostalgie d’enfance bien vite évanouie, je l’avoue, devant l’époustouflante beauté des femmes. Partout, dans les rues, ces Baianas magnifiques et racées, dans des costumes colorés qui imitent ceux qu’on voit de l’autre côté de l’Atlantique, et portant sur la tête de lourdes charges avec une prodigieuse aisance. Les hommes, quant à eux, s’exposent avec assurance dans toute leur splendeur et donnent des complexes fous aux touristes livides et flasques – dont je ne suis pas, évidemment. Sur les plages, les microbikinis des Baianas dévoilent beaucoup de leur peau basanée. Un maximum de femmes dans un minimum de vêtements ! C’est Bahia de tous les... seins.

Et Bahia de toutes les divinités. En effet, la ville semble encore et toujours animée par des forces secrètes, une spiritualité vivante, omniprésente, syncrétique. De quoi étonner le visiteur venu d’un Occident orphelin de Dieu. «Tu sais, les Brésiliens aiment croire. Ils aiment rapprocher les croyances, les mélanger, comme s’ils mettaient toutes les chances spirituelles de leur côté, au cas où...», m’a résumé Bénédicte, entre deux bouchées d’acarajé, un soir au resto.

Et ce soir-là, après avoir défait le monde avec ma guide anthropologue, je me suis arrêté dans un petit bistro. J’ai commandé une bière locale. La serveuse m’a fait comprendre, dans un espagnol encore plus lamentable que le mien, qu’elle était enceinte et qu’elle souhaitait accoucher d’un enfant aux yeux bleus, comme ceux que le Ciel m’avait donnés. Elle m’a donc demandé de poser les mains sur son ventre, puis de réciter trois fois, après elle, une incantation – à laquelle je n’ai évidemment rien compris. Je me suis exécuté, le rouge au front, devant les autres clients. Complices, mes voisins de table ont applaudi et m’ont offert en riant une bière.

Fort de cette expérience «mystique», j’avais de quoi me méfier quand j’ai appris que la ville, en plus de ses 160 églises, compte pas moins de 1 000 terreiros. Ce sont les lieux de culte du candomblé, une pratique qui repose sur la croyance en de nombreuses divinités, les Orixás: Ogum, le dieu guerrier et belliqueux; Oxóssi, dieu de la chasse… Dans la représentation afro-brésilienne, chacun doit découvrir et vénérer son Orixá à travers la pratique du candomblé, rite de passage, en quelque sorte, entre le monde physique et le cosmos. Dans beaucoup de boutiques et de petits restaurants, j’ai vu des autels dédiés aux Orixás domestiques à qui les fidèles offrent de la nourriture, du café, voire des cigarettes.

L’avant-veille de mon départ, j’ai assisté à l’une des plus éclatantes cérémonies de candomblé. Sur les conseils de Bénédicte, je m’étais rendu dans un terreiro, installé dans une grande cour du quartier de Candeal et qui n’avait franchement rien d’exotique avec son éclairage au néon et son sol de ciment. On y célébrait Oxóssi. Dansant au rythme des percussions et des chants, les quelques dizaines de fidèles présents étaient en transe. Les hommes tournoyaient sur eux-mêmes, le yeux révulsés. Les femmes s’agitaient de tremblements. Ce n’était pas la première fois que j’assistais à un tel diable au corps, mais le plus enlevé, le plus inspiré de ces déploiements, je l’ai observé quand j’ai eu la chance d’assister à une répétition du Balé Folclórico da Bahia. Pendant deux heures non-stop, dans une salle étouffante, une quarantaine de danseurs et de danseuses se sont défoncés sous nos yeux en répétant les mouvements souvent empruntés directement à l’Afrique. «Pour moi, ce qu’on fait, c’est de l’art, mais c’est aussi une forme de revendication et de protestation», a laissé tomber après coup Jaão, l’un des plus jeunes membres de la troupe, à 19 ans.

«Art et revendication», tout comme la capoeira. C’est Bahia qui a donné à cette danse ses lettres de noblesse. Pratiquée en secret dès le xvie siècle au sein des communautés d’esclaves, la capoeira était à l’origine un moyen de combat redoutable, utilisant des coups de pied, dissimulé aux yeux des maîtres sous la danse et la gymnastique. Aujourd’hui encore de nouveaux courants apparaissent, «mais deux écoles se détachent du lot, m’a expliqué Bénédicte. Chacune est liée à un «mestre» historique : la capoeira angola, de Mestre Pastinha, plus lente, plus rusée, et la capoeira regional, de Mestre Bimba, rapide, viscérale. »

L’école de ce dernier est installée dans une ancienne maison de planteur du Pelourinho où Nenel, le fils de Bimba, poursuit la tradition. C’est lui maintenant qui manie la berimbau, une tige de bambou en forme d’arc aux extrémités reliées par une calebasse et un fil de fer. Ses élèves, hommes et femmes, s’affrontent dans un cercle, deux par deux. Ils se regardent, plient les jambes, courbent le dos, touchent le sol d’une main et l’embrassent, puis se lancent. Les mouvements cherchent à s’accorder à la musique et aux chants du maître. Les coups sont donnés et esquivés avec une agilité surhumaine: j’étais transporté.

«La capoeira peut s’apprendre en cinq minutes… et pendant toute la vie, m’a expliqué Mestre Nenel. Et s’il faut toute la vie pour l’apprendre, c’est que la capoeira devient la vie pour celui qui l’apprend.» Ce n’est pas Bénédicte qui pourrait le contredire… moi non plus.

 


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