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Technologie

Déclic démocratique

Avec le numérique, les photographes sont aussi accessoires qu’un appareil jetable.

Par Don Tapscott
Illustration par Kim Rosen

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Adepte du reflex, je n’ai longtemps juré que par les appareils photo entièrement manuels. Aussi, mon achat d’un appareil numérique ne date-t-il que de quelques années seulement. Ma fille de 20 ans, passée au numérique bien avant moi, m’a alors dit : « Bienvenue à l’ère de l’information, papa ! »

Ma conversion avait beau être tardive, je savais que mon expérience de photographe allait s’en trouver transformée, et pas seulement parce que je n’aurais plus à me déplacer constamment pour acheter de la pellicule et faire développer mes prises.

Depuis, l’image a pris beaucoup de place dans mon quotidien. Dans la cuisine, un portable agit comme centre audiovisuel à l’usage de toute la famille. Non seulement prend-il en charge toute la musique de la chaîne audio, mais il nous permet également de stocker et de partager les clichés que nous faisons ; vu les coûts à peu près nuls de la photo numérique, nous nous sommes mis à mitrailler notre environnement.

La fièvre numérique n’affecte pas que les gens qui ont le doigt sur le déclic. Pour faire parvenir des photos numériques à sa mère, qui habite la côte ouest et n’a même pas d’ordinateur, voici ce qu’a trouvé un ami de Toronto : il télécharge ses clichés sur le site Web de Black pour les faire développer, puis il fait livrer les épreuves à un magasin Black près de chez elle. Elle n’a jamais vu autant de photos de ses petits-enfants.

Une autre de mes amies raffole de son baladeur photo. Chaque lundi, au bureau, elle exhibe la dizaine de clichés qu’elle a pris de son adorable chienne Rosie pendant le week-end. Avec la photo traditionnelle, elle passerait pour une folle ; avec le numérique, elle n’est que folle de son pitou.

D’autres amis encore tiennent des blogues photo. Au lieu de publier des mots, comme les auteurs de blogues traditionnels, ces photoblogueurs montent des catalogues en ligne de leurs photos. Il existe aujourd’hui des dizaines de milliers de ces sites ; on en dénombre plusieurs sur www.photoblogs.org. À la manière de mon portable qui fait office d’album de famille, ces blogues photo sont l’équivalent numérique des beaux livres, sans les coûts d’impression et de distribution.

Passer de la pellicule aux capteurs numériques et des procédés chimiques aux retouches par ordinateur a démystifié la photographie. Il y a plusieurs années, Kodak est devenu le plus grand fabricant de pellicule photo avec cette promesse : « Prenez la photo, on s’occupe du reste. » Développer des photos, surtout en couleur, était compliqué, salissant et délicat, et nécessitait quantité de produits chimiques toxiques. Très peu d’amateurs avaient une chambre noire à la maison.

De nos jours, prendre une photo et l’imprimer est un jeu d’enfant, et tout le monde peut ensuite l’envoyer par courriel ou la mettre en ligne. La photographie s’est démocratisée. Les gens, partout, prennent des photos et les publient, pour la famille ou le monde entier, en dehors du circuit traditionnel de l’industrie.

Pour un photographe de mariage, facturer 1 000 $ pour immortaliser la journée nuptiale et garder ensuite les négatifs pour s’assurer les profits de la réimpression est chose du passé ; aujourd’hui, il doit livrer un CD contenant une centaine de fichiers numériques pour un montant convenu. Les couples s’occupent eux-mêmes des réimpressions, ou créent un diaporama sur DVD avec fond musical de leur choix en y insérant des séquences vidéo tournées par les invités. Ils peuvent même se contenter de la montagne de photos prises par les amis ou un oncle amateur. Le fait est que le consommateur a maintenant son mot à dire dans la création du produit final.

Dans le domaine du portrait, le géant du détail Wal-Mart utilise ses studios de photo numérique en magasin pour attirer la clientèle : il n’y a aucuns frais reliés à la pellicule et, si le client est preneur, Wal-Mart lui fait la photo pour un prix bien moindre que ce qu’il en aurait coûté avec le procédé traditionnel.

Les entreprises qui recouraient aux services d’un photographe pour illustrer leurs brochures ou leur rapport annuel se tournent désormais vers des banques d’images libres de droits, en ligne ou sur CD. Si elles désirent absolument des clichés originaux, les services d’un graphiste qui retouchera ces photos gratuites à l’aide de Photoshop leur reviendront moins chers que ceux d’un photographe attitré. Bon nombre de photographes ont d’ailleurs dû baisser leurs prix pour survivre.

La photographie est entrée dans une nouvelle ère. En vertu de la popularité des appareils numériques, les photographes professionnels doivent revoir leurs stratégies d’affaires. Est-ce donc dire que leur métier est condamné ? Disons les choses autrement : une boîte à rythmes pourra-t-elle jamais remplacer Guy Nadon ?  

VOS COMMENTAIRES > courrier@enroutemag.net

Auteur, conférencier et consultant réputé en technologies de l’information, Don Tapscott est pdg du cabinet-conseil New Paradigm (www.nplc.com). On peut lui écrire à dtapscott@enroutemag.net.


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